e-learning : comment tirer parti de cette méthode de formation en ligne ?
- 25 avril 2016
- Posté par : Bruno Jarrosson
- Catégorie : formation en ligne

e-learning ou tripalium
« e-learning », « formation en ligne »… Chacun se doute qu’Internet devrait avoir un impact sur la formation.
Devrait. Parce que pour l’instant, la réalité n’a peut-être pas été à la hauteur des espérances ou des projections. Peut-on, sait-on, aime-t-on apprendre seul sur Internet ? Ou sommes-nous voués à reproduire la formation de grand-papa, quand un sachant sympathique et bronzé câline une douzaine de stagiaires en rupture de souffrance au travail. Cette formation traditionnelle est à la formation ce que l’aspirine est à la cuisine, un calmant qui éloigne la lancinante douleur du travail (travail vient de « tripalium », instrument de torture) en coupant le lien spatial et temporel avec le travail. Dans un autre espace et un autre temps, se vit forcément une autre expérience.
Cela étant, c’est parfois (souvent ?) l’ennui qui vient sournoisement occuper l’espace-temps ainsi ouvert. L’ennui n’est finalement qu’une souffrance bégnine, acceptable, socialement intégrée. « Quand l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis… », chantait Baudelaire qui s’y connaissait. Plutôt s’ennuyer que souffrir, voilà la morale implicite que nous transmet expérimentalement l’école. Ce laboratoire de l’ennui. Cette efficace machine à dégouter d’apprendre.
« Le secret de la politique, c’est d’être capable de beaucoup s’emmerder », dit un jour un ministre (Vincent Peillon). C’est peut-être aussi le secret de la formation traditionnelle.
Ce qui en fait souvent une activité à faible productivité – on apprend assez peu par rapport au temps somme toute énorme que nous consacrons à l’école. Un bachelier a suivi environ cinq cents heures (hors taxe) de cours d’histoire dans sa vie. Six cents heures TTC, en comptant le temps de bachotage. Ça fait pas mal quand même, surtout si on compare cela au temps qu’il faut pour devenir un grand spécialiste d’un domaine (temps estimé à dix-mille heures). Mais devenu adulte, que sait-il de l’histoire ?
Pauvre productivité. Notons d’ailleurs que la formation et l’éducation sont parmi les rares activités humaines qui n’ont pas connu de gains de productivité jusqu’à une période récente.
La formation, c’est plutôt ennuyeux et plutôt inefficace. On se demande vraiment pourquoi il faudrait essayer autre chose.
Cette faible productivité est soutenue par une triple contrainte fondée sur la triple unité du théâtre : unité de temps, de lieu et d’action. La formation en un lieu défini et contraint, selon un horaire défini et contraint et un contenu descendant, défini et contraint.
On est mal barré, les poteaux, c’est moi qui vous le dis.
En effet, le succès d’Internet qui s’infiltre – sournoisement ou pas – dans toutes activités humaines est de proposer, de permettre, une triple liberté qui s’inscrit dans un irrésistible mouvement de libération.
La triple liberté :
- Le contenu que je veux.
- Au moment où je veux.
- À l’endroit où je veux.
Autrement dit, ce que je veux, quand je veux où je veux. Avouez que ce n’est tout de même pas compliqué à comprendre. Ce que je veux. Il est inévitable qu’Internet – adossé au e learning – bouscule la pratique traditionnelle de la formation.
La propriété du temps
Voici ce qu’écrivait Sénèque il y a deux mille ans à propos du temps : « Oui, c’est cela, mon cher Lucilius, revendique la possession de toi-même. Ton temps, jusqu’à présent, on te le prenait, on te le dérobait, il t’échappait. Récupère-le, et prends-en soin. La vérité, crois-moi, la voici : notre temps, on nous en arrache une partie, on nous en détourne une autre, et le reste nous coule entre les doigts. Pourtant, il est encore plus blâmable de le perdre par négligence. Et, à y bien regarder, l’essentiel de la vie s’écoule à mal faire, une bonne partie à ne rien faire, toute la vie à faire autre chose que ce qu’il faudrait faire. »
Voilà qui résonne avec nos vies actuelles. Est-ce bien raisonnable d’être si résonnable ?
La négligence est l’absence de lien. Si la formation est souvent ennuyeuse et inefficace, c’est parce qu’elle ne tisse qu’un lien ténu entre le contenu et la personne. En contraignant le temps, elle oriente à l’inverse de ce que propose Sénèque.
Que nous suggère en effet le philosophe assassiné par Néron ? Simplement de reprendre la propriété de notre temps. Si mon temps est entièrement contraint par les décisions des autres, ma vie ne m’appartient pas et me semble dépourvue de sens. Je n’ai pas, « la possession de moi-même » qui n’est jamais que la première marche vers la sagesse.
Sur ce point personne ne contestera Sénèque. Il fallut d’ailleurs un empereur – et quel empereur ! – pour le priver de la possession de lui-même.
« Jouir de soi-même » est sans doute le plus grand des biens comme le remarquait Montaigne. Vu que l’on passe beaucoup de temps avec soi-même, et un certain temps en tête à tête, autant que ce soit avec un ami. Jouir de soi-même suppose d’avoir la propriété d’au moins une partie de son temps, de ne pas vivre dans un temps totalement contraint par les circonstances extérieures.
Montaigne et le e-learning
Mais de quoi parlons-nous ? Le sujet n’est-il pas le e-learning ? Et nous voilà avec Montaigne éminent philosophe du XVIe siècle, maire de Bordeaux comme Alain Juppé, qui parle assez peu d’e-learning dans ses Essais et qui ne passait pas beaucoup de temps sur Internet. Autant que l’on sache.
C’est qu’Internet ouvre de nouveaux champs de possible, des espaces de liberté imprévus et inédits.
Résumons : certains voient dans la technique en général et dans Internet en particulier une salle addiction, un objet d’aliénation. La technique ne peut qu’aliéner l’homme, elle lui promet un avenir sombre, sans liberté. Cette horreur devant culminer dans le transhumanisme.
Bon, mais dans une certaine mesure, laissons dire. Le pessimisme technologique grincheux est peut-être aussi ancien que la roue. Là n’est pas le sujet qui nous occupe.
Dans notre rapport à l’information, Internet est un instrument de liberté. C’est même un instrument libertaire. En effet, il met à notre disposition de l’information. Mais d’une façon tout à fait nouvelle. En effet, toute l’information du monde est au bout de mon clavier. Cela n’est peut-être pas encore finalisé, il manque sans doute encore quelques opéras de Jean-Philippe Rameau sur Youtube. Mais on s’en approche. Autrement dit, l’information que je veux. Au moment où je veux. À l’endroit où je veux.
Libertaire :
- ce que je veux,
- quand je veux
- où je veux.
Certains ne manquent pas de déplorer ce rapport nouveau à l’information. Nous sommes passés d’un problème d’accès à un problème de tri, de la rareté à l’abondance. C’est grave docteur ? De toute façon c’est comme ça. Internet n’est pas une option, c’est un fait.
Le e-learning est un enfant chéri d’Internet. Il peut intervenir sur la productivité, rendre la fonctionnalité plus pratique, bref prendre sa place dans l’univers de la formation. Ce qui n’est pas tout à fait avéré aujourd’hui. Mais pour réussir ce pari, le e-learning devra sans doute s’inspirer davantage qu’il ne l’a fait de la logique libertarienne qui constitue le sous-jacent mal assumé, peut-être honteux et peu explicite d’Internet.
Quand le côté libertaire d’Internet est évoqué, c’est en général pour le condamner avec horreur. « Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? ». « Facebook ! – Tonner contre ! », aurait pu écrire un Gustave Flaubert moderne dans une version actuelle et actualisée du Dictionnaire des idées reçues.
Revue un peu plus détaillée de ce que le e-learning pourrait faire de cette triple liberté.
Ce que je veux
Il est de tradition dans la formation qu’un sachant soit maître du contenu. Le contenu est présenté de façon exhaustive : voilà tout ce que vous devez savoir. Cette conception correspond à un monde rare en information. Dans un monde riche en information, le récepteur cherche et trie. On ne dit jamais tout d’un sujet, on n’en voit qu’une partie incomplète et on s’oriente soi-même. C’est bien ainsi qu’agissent les jeunes générations.
Trois idées nouvelles, sans doute un peu révolutionnaires par rapport à l’école traditionnelle :
- de l’incomplétude,
- du choix,
- de l’autonomie,
De l’incomplétude : On n’apprend jamais tout d’un sujet et dans le meilleure des cas, la mémorisation d’un contenu est de 3 % au bout de trois mois. L’important n’est donc pas de tout dire, de « couvrir le sujet » comme on dit, mais de travailler la mémorisation, l’ancrage.
L’ancrage et la mémorisation sont favorisés par deux pratiques généralement négligées :
- Souvent plutôt que longtemps. On mémorise mieux si l’on revient souvent sur un sujet dans des interactions courtes que si on peine longtemps, si longtemps que l’ennui contraint l’esprit à s’échapper, à se libérer. On ne peut jamais contraindre l’attention. Le participant est à chaque moment libre de donner ou retirer son attention.
- Variété et attractivité de la forme. « L’ennui naquit un jour de l’uniformité », disait l’écrivain Antoine Houdar de La Motte. Écrivain certes oublié mais néanmoins représentatif d’un siècle – le XVIIIe – où l’on s’y entendait à soulever la chape de l’ennui avec la légèreté de l’esprit français. Ce qui relève de l’émotion, de l’inattendu, de l’humour, de la rupture de ton favorise l’ancrage tout en remuant la platitude du temps.
Pour le e-learning, cela signifie des vidéos courtes et si possibles enlevées.
Du choix : du choix en effet dans une offre abondante qu’on ne regardera pas de façon exhaustive. L’homme moderne n’est plus un récepteur passif, il est habitué, éduqué, à s’orienter lui-même dans un abondant maquis d’information. Il faut lui donner du choix et il composera son programme.
De l’autonomie : donner du choix est un pari sur l’autonomie. Ou plus précisément un pari sur le fait que le client fera un usage judicieux de l’autonomie. On accuse Internet d’être un outil de manipulation, avec le chœur des pleureuses sur les réseaux sociaux et les prophètes de l’apocalypse sur le Big Data. Fort heureusement, si on s’intéresse à la réalité au lieu de la reporter à une date ultérieure, on constate que ce qui advient est tout autre. En ouvrant les vannes de l’information, Internet est un outil de libéralisation. Libéralisation des rencontres, des informations, des pratiques, etc. C’est d’ailleurs ce qui fait peur et les ennemis de la liberté sont aussi les ennemis d’Internet. Comme le rappelle le sympathique Kim Jong-un qui ne s’y est pas trompé.
L’usage de la liberté appelle et développe l’autonomie. Certes on s’inquiète d’une autonomie qui ne serait pas étayée d’un discernement suffisant. Mais qui peut se vanter de posséder un discernement suffisant en toutes circonstances ? C’est de toute façon en faisant fonds sur la liberté que l’on développe le discernement et l’autonomie.
Ils veulent choisir leur parcours dans le e-learning ? Eh bien laissez-les faire. De toute façon, il n’y a pas beaucoup d’autre choix que de donner du choix.
Quand je veux
La société industrielle s’est fondée sur la domestication du temps des travailleurs. Des horaires fixes, les mêmes pour tous le monde. Ceci était bien sûr imposé par la division du travail. Diviser le travail suppose de le coordonner, ce qui suppose bien sûr de maîtriser le temps et les temps. L’expression « maîtrise du temps » est une expression fétiche de la société industrielle, d’autant plus fétiche d’ailleurs qu’elle est absurde puisque le temps n’a pas de maître et qu’il apparaît plutôt comme notre maître.
Il n’y a pas beaucoup de sagesse dans cette expression de « maîtrise du temps ».
Il est remarquable que les outils d’information moderne – radio puis télévision – aient repris à leur compte cette idée de maîtrise du temps. Tout en sapant la société industrielle, ils se coulaient dans sa logique. Ainsi il semblait tout naturel de convoquer les téléspectateurs à 20 h pour les informations. C’était au téléspectateur de s’adapter au temps du producteur dans une communication exclusivement descendante.
Puis les informaticiens ont introduit une expression différente de « maîtrise du temps », ils parlent de « temps réel ». Expression curieuse en effet. On se demande bien ce que serait un temps irréel. Voilà un sujet qui aurait pu faire méditer Emmanuel Kant – le sage de Königsberg – qui nous a appris que le temps est « une forme a priori de la sensibilité » ou même Aristote qui l’appelait « le nombre du mouvement ». Mais peu importe aux poètes du « temps réel » que sont les ordinateurs. Cette expression nous dit que chaque ordinateur définit son temps. De forme a priori de la sensibilité, le temps devient une forme réelle du dialogue avec l’ordinateur. « Temps réel ».
De cela il résulte que la coordination ne suppose plus la simultanéité des temps. Chacun interagit quand il veut. Pour un échange téléphonique, les deux interlocuteurs doivent se connecter en même temps, pas pour un échange sur un réseau social ou pour un échange d’e-mail. Pour suivre une chaîne de télévision, je me soumets à son temps, pour une chaîne Youtube, je la soumets à mon temps.
C’est donc quand je veux.
Ce dont le e-learning tire un avantage. Surtout s’il est conçu pour être utilisé « quand je veux ».
Où je veux
Internet ne se contente pas de désynchroniser les temps, de déplier le temps commun en de multiples « temps réels », il rend également obsolète la notion de lieu. La question n’est plus celle du lieu mais de la connexion. Ce n’est pas « où es-tu ? » mais « combien as-tu de barres ? ». Internet est un sixième continent partout dense dans les cinq autres. Avec une topologie particulière, la topologie de l’accès. Je ne considère plus le nombre de kilomètres qui me séparent d’un hypothétique centre mais plutôt le débit de la connexion qui exprime une forme densité de l’espace.
Cette délocalisation (le lieu ne compte pas) et redensification (la densité compte) est comme un vent arrière puissant dans les voiles déployées du e-learning. Qui sera d’autant plus puissant que le e-learning sera consultable partout, sur tous supports. Peut-être en est-ce bientôt fini du temps où tout le monde devrait se déplacer pour se rassembler en un lieu unique et commun.
Ce que je veux, quand je veux où je veux. La déclinaison de ces trois idées est favorable au e-learning s’il se les approprie dans son offre :
- Une offre suffisamment abondante pour donner beaucoup de choix.
- Une offre qui impose peu de contraintes.
- Une offre modulable à partir de séquences courtes (trois minutes).
- Une offre consultable partout, même dans la salle d’attente de l’aéroport de Toulouse, à 20 h 30, au mois de novembre, quand il pleut.
Le temps des magiciens est là. Certes. Il lui reste à pénétrer l’univers laborieux et si peu magique de la formation.